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08 mai - Discours du Maire

Discours du 8 mai 2026

Bernard CHEVILLIAT
Maire de Lagorce

En ce jour, nous fêtons la liberté naguère retrouvée et la fin de l’asservissement.

Depuis 81 ans en effet, chaque année à cette date, nous célébrons la capitulation sans condition de l’Allemagne hitlérienne et la victoire des Alliés mettant à bas ce pouvoir démoniaque…
Écrasé, encerclé, le IIIe Reich a rendu les armes, à Reims, dans la nuit du 6 au 7 mai 1945.

Un régime totalitaire et tentaculaire venait de connaitre sa première défaite.
Certains, à Lagorce et ses alentours, y avaient contribué… Le dernier Cahier 2026 des Amis de l’Histoire, Rencontres avec le passé, a compilé à cet égard une série de documents très éloquents que je vous recommande de lire…

En 1923, un peu avant Hitler et à l’instar de Lénine puis de Staline, Mussolini avait déjà fait état de sa « farouche volonté totalitaire »… Totalitaire, le mot était nouveau.

Le dictateur, chef absolu et solitaire, entendait tout contrôler par la terreur, l’idéologie et la propagande. Pour lui, les êtres, les individus, n’étaient que les particules élémentaires d’une masse indistincte qu’on nomme le peuple ou la foule… « La chute des murs protecteurs des classes transforma les majorités qui somnolaient à l’abri des partis en une seule grande masse désorganisée et déstructurée d’individus furieux », relèvera plus tard Hannah Arendt en parlant de l’arrivée des nazis au pouvoir.

Il y a encore beaucoup d’« individus furieux » aujourd’hui…

Le chef « omniscient et adulé » attendait de son peuple qu’il rende un culte quasi religieux à son histoire, à son territoire, à sa langue et surtout à sa personne… afin que ledit peuple se constitue en nation et pourchasse les dissidents et les particularismes…

Le modèle a très vite fait des petits.

Dans Mein Kampf (1925-1926), le futur führer écrira que le vouloir ultime de la nature « guide les hommes vers la reconnaissance volontaire de la prérogative de la force et de la puissance »… et que l’homme est donc « comme un grain de poussière dans cet ordre qui modèle et constitue l’ensemble de l’univers »…

Un « grain de poussière »…

Dans L’Obsolescence de l’Homme, Gunther Anders définira l’idéologie nazie (le « national-socialisme ») comme la « quintessence du nihilisme »…
Dans la perspective totalitaire, l’homme en tant que tel n’est en effet rien… sinon un esclave en puissance.
Sa dignité est niée, sa vérité est bafouée et sa vie même n’a aucun sens hors du « mouvement », hors du parti tout puissant.
Il n’est vraiment que poussière… une poussière à expédier prestement sous le tapis si elle ne donne pas satisfaction.
On purge le peuple s’il n’est pas aligné sur le chef. On embastille ceux qui ne révèrent plus le chef.

Devenu très bureaucratique, ce nihilisme à goût de cendre conduira à l’Holocauste, aux massacres des Juifs et des Tziganes notamment, massacre planifié, industrialisé, supervisé et largement sous-traité à des vacataires non allemands… afin ne pas trop se salir les mains.

Cette idéologie mortifère, qui a asservi des millions d’êtres, a pris racine dans le mépris de ceux qu’elle percevait comme différent ou étranger, en un mot…  inférieur.
Elle était — elle est encore ! — par essence, foncièrement raciste…

Avons-nous tiré une leçon décisive de cette violente poussée nihiliste et de ses prémisses dont nous avons eu bien du mal à nous extirper ?

Il semble que non…
Le « plus jamais ça ! » est passé aux oubliettes… et l’on voit aujourd’hui renaître les mêmes erreurs, la même morgue, la même arrogance et se réanimer les mêmes pulsions fascisantes et autoritaires…

En Ukraine, en Russie, à Gaza, en Cisjordanie, au Liban, en Iran, au Soudan, au Congo, et, plus subrepticement, en Chine avec les Ouighours… la barbarie bat son plein.

En bien des lieux, des pouvoirs fascisants et d’essence totalitaire, haineux à l’égard de l’autre et indifférents au droit, sont à l’œuvre… Ils osent tout.
 
Un peu partout, les armes les plus sophistiquées sont employées sans retenue sur des civils, des femmes, des enfants, des vieillards… L’adversaire, le résistant, est toujours désigné comme terroriste… Les Allemands faisaient de même.

Au Moyen-Orient, chacun peut voir que l’État d’Israël est devenue une écrasante machine surmilitarisée que sa démesure enivre … Le philosophe Martin Buber doit se retourner dans sa tombe. Le sionisme humaniste et œcuménique s’est littéralement volatilisé.

Depuis Hitler, on sait que la démocratie n’est pas un rempart infranchissable et protecteur. Elle est naïve, fragile et vulnérable. On le vérifie aujourd’hui encore.

Artisan du chaos, manifestement dévoré par une hubris colossale, l’arrogant président américain, infantile et ignare, et son mouvement MAGA sèment la discorde à force de menaces, d’exclusions, de bombes et d’oukases.

Tout droit sorti du roman dystopique d’Orwell, 1984, Trump démontre par l’absurde que « l’ignorance c’est la force », « la liberté c’est l’esclavage » et « le mensonge c’est la vérité »…

Présenté à Cannes en 2025, le film documentaire de Raoul Peck, Orwell 2+2 = 5, expose de manière clinique comment notre époque devient folle et orwellienne jusque dans ses algorithmes intrusifs et ses contre-vérités…

Au nom du libéralisme économique — pseudo-libertaire tant il nous harcèle —, la marchandise et l’argent débridé conquièrent le monde… tandis que les anciennes civilisations s’évanouissent à force de perdre leurs valeurs fondatrices.

Il n’est pas exclu que, dominée par des apprentis du chaos, des êtres colériques, des marchands sans âme et des nationalistes forcenés, la modernité s’achève en catastrophe…

Chez les Grecs anciens, la « catastrophe » désignait le dernier acte d’une tragédie théâtrale, le moment du dénouement funeste…

Un peu partout, on voit renaître des tentations impérialistes et l’on voit même réapparaître une violence toute coloniale… avec son cortège d’abus et son irrépressible propension au « nettoyage ethnique »…

L’Occident avait naguère décidé de partir à la conquête du monde en le colonisant sans vergogne.

En quatre siècles, dix-neuf pays européens, auxquels il faut ajouter les USA, avaient pu mettre la main sur 45% des terres immergées, sur leurs richesses et leurs habitants… Presque la moitié du monde.

Ce fut le premier vrai conflit à dimension universelle.
 
Les guerres coloniales engendreront par ricochet, au XXe siècle, deux « guerres mondiales » en 14-18 puis en 39-45, guerres où des empires vieillissants s’affronteront sans merci pour le plus grand malheur des peuples.

Mais, puisque le thème central de ce moment de mémoire est la célébration de la liberté retrouvée, je ne voudrais pas achever mon propos sans dire un mot sur l’esclavage, son exact contraire.

L’esclavage a sévi un peu partout dans le monde pendant des millénaires, en Orient et en Occident. C’est une plaie universelle. Déjà, chez les Romains, il était, pour reprendre un mot de Peter Brown, « une école domestique de la cruauté ». L’esclavage est aux antipodes de la liberté individuelle et du libre arbitre, aux antipodes du premier article de la Déclaration des Droits de l’homme, qui aurait dû être de toute éternité une évidence pour tous, « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits »…

On a cherché à codifier l’esclavage, à l’expliquer, à l’excuser, à le cacher…
En réalité, il se nourrit des mêmes errements, des mêmes ressorts, de la même tentation de domination et d’exploitation de l’autre qui a conduit aux massacres des grandes guerres dont celle de 1939-45.

Aujourd’hui, en 2026, loin d’avoir totalement disparu, l’esclavage perdure à bas bruit. Selon plusieurs ONG, on compte encore 50 millions d’esclaves dans le monde…

Il y a tout juste vingt-cinq ans, le 10 mai 2001, le Sénat français a voté à l’unanimité la loi par laquelle la France est devenu le premier pays au monde à reconnaitre la traite et l’esclavage coloniaux comme des crimes contre l’humanité.

Cette loi était l’aboutissement d’un long processus législatif initié trois ans plus tôt par Christiane Taubira, alors députée de Guyane.

A l’occasion de cet anniversaire qui nous fait honneur, et comme je l’avais promis lors des vœux de début d’année, nous proposerons, ici à Lagorce et sans doute en juillet, une exposition portée par la Fondation pour la mémoire de l’esclavage.

Dix-sept grands panneaux expliqueront ce que fut l’esclavage dans nos colonies notamment dans celles d’Outremer, ses causes, parfois commerciales, et ses effets… Sous Richelieu, nous avons peuplé nos colonies en déportant des esclaves africains, nous avons réglementé l’esclavage en édictant le fameux Code noir (1685) et nous avons créé des compagnies de transport et de raffinage à Nantes, Bordeaux et Le Havre pour gérer le café, le sucre et le cacao qu’ils récoltaient pour nous sous le fouet…
Le fameux « commerce triangulaire » a déporté près de 64 000 africains… « et c’est à ce prix que vous mangez du sucre », écrira sarcastiquement Voltaire, qui lui-même, toute honte bue, a longtemps profité du système et de ses placements financiers…

Même le palais de l’Élysée a été édifié par Antoine Crozat, banquier du roi et surtout richissime esclavagiste, le plus riche de France… Sous chacun de ses pavés, on ne trouve certes pas « la plage » comme on le disait plaisamment en 1968, mais un être déporté et une vie brisée.

On ne doit jamais oublier que parler de l’Histoire, c’est aussi dire l’histoire de l’esclavage, et par conséquent y déceler une barbarie liberticide et une cruauté protéiforme… que nous devons sans relâche combattre.

Vive la liberté et vive la France !