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🌾Avec Daniel MAITRE à la découverte de la fauche - le récit

🌾 Retour sur la première matinée de transmission des savoirs entre aînés et jeunes de Montvalezan – Le récit : Partie 01
À la découverte de la fauche traditionnelle avec Daniel MAITRE • Partie 01 : apprendre le geste de la fauche

Lundi matin, Thelma et Nathan, 8 ans, Gabriel, 10 ans, Pauline, 12 ans, et Grégoire, 14 ans, ont rejoint le Vaz par le chemin de la Cavette pour participer à la première de ces journées intergénérationnelles de transmission des savoirs proposées par le CCAS de Montvalezan. En présence de Magali MICHON, Vice-Présidente du CCAS, nos cinq jeunes Montvalezanais y ont retrouvé Daniel MAITRE, ancien agriculteur et figure locale bien connue de tous sous le surnom de « Goupil ».

À 76 ans, Daniel n’a rien perdu de son énergie… ni de son humour. Et lorsqu’on lui demande son âge, encore faut-il parvenir à obtenir la réponse ! « Ceux qui se rappellent quand je suis né, ils sont tous morts. Et moi qui y étais, je me rappelle pas ! », lance-t-il d’abord, provoquant les sourires, avant que ses 76 printemps ne finissent tout de même par être dévoilés au fil de la conversation.
Partager, transmettre, faire se rencontrer les générations et permettre à nos jeunes de mieux connaître celles et ceux qui détiennent une part de la mémoire et des savoir-faire de notre commune : des moments d’échange qui tiennent particulièrement à cœur à Monsieur le Maire, Jacky ARPIN, Président du CCAS. Parce que transmettre les savoirs, c’est aussi transmettre une histoire, des valeurs et un attachement à notre territoire, avec une conviction simple : mieux connaître hier, c’est aussi mieux agir demain.
🙏 Un très grand merci à Daniel MAITRE d’avoir accepté de partager cette matinée avec nos jeunes, pour le temps qu’il leur a consacré, la richesse de ses explications, son envie de transmettre et son humour si caractéristique, qui auront accompagné les échanges tout au long de la matinée.

Pour cette première rencontre, place à un savoir-faire emblématique de nos montagnes : la fauche traditionnelle, avec la découverte de la faux, de son histoire et surtout de ce geste précis que Daniel allait prendre le temps de transmettre à chacun. Retour sur cette matinée, au fil des gestes, des questions de nos jeunes, des souvenirs de Daniel… et de quelques éclats de rire.

Sous un ciel couvert et dans la fraîcheur matinale, la pluie tombée durant la nuit avait laissé l’herbe encore bien mouillée au Vaz. Des conditions qui n’ont en rien refroidi la curiosité des cinq jeunes participants. Autour de Daniel, chacun observe d’abord l’outil, écoute ses premières explications et attend avec impatience de pouvoir, à son tour, prendre la faux en main.
Avant de commencer, il faut déjà prendre soin de sa lame. La pierre à aiguiser accompagne le faucheur pour lui redonner du tranchant et, lorsque la question lui sera reposée un peu plus tard dans la matinée, Daniel confirmera que ce geste précède chaque nouvelle séance : « Oui, toujours pour commencer. »
Une fois la lame prête, reste l’essentiel : apprendre le geste. Une faux dans les mains, celui-ci paraît presque évident lorsqu’on regarde faire Daniel. Pourtant, pour Thelma, Nathan, Gabriel, Pauline et Grégoire, la première leçon ne tarde pas : faucher ne consiste surtout pas à donner de grands coups dans l’herbe.
« C’est le mouvement qui coupe », leur explique Daniel. Comme avec un couteau, appuyer ne suffit pas : « C’est le mouvement quand ça glisse que ça coupe. » La lame doit rester au ras du sol, glisser dans l’herbe et accompagner le mouvement jusqu’au bout.
Et lorsque le geste est maîtrisé, le résultat est saisissant : la faux ne se contente pas de couper, elle rassemble naturellement l’herbe fauchée en un andain régulier. La différence saute aux yeux lorsque les jeunes essaient à leur tour. Avec Daniel, l’herbe vient se déposer proprement ; avec les gestes encore hésitants de ses apprentis faucheurs, elle a plutôt tendance à s’éparpiller ! « Nous, quand on fait, on en ressème de partout », constate-t-on en souriant.
Là encore, tout tient au mouvement et notamment au talon de la faux. « C’est le talon qui finit de couper », explique Daniel, reprenant au passage un conseil que lui donnait sa maman : « Faut pas prendre large et puis bien aller loin avec le talon. »
Alors, après avoir observé, chacun s’essaie à son tour. Et avec les plus jeunes, Daniel ne se contente pas d’expliquer : il se place derrière eux, guide leurs mains, accompagne le mouvement de la faux et leur fait peu à peu ressentir le geste juste. Avec patience et bienveillance, il corrige une position, ralentit un mouvement, encourage… jusqu’à laisser progressivement chacun trouver son propre geste.
Une transmission qui passe autant par les mots que par le geste, dans une proximité toute naturelle entre les générations. Et lorsque Grégoire commence justement à trouver le bon mouvement, Daniel ne manque pas de l’encourager à sa manière : « C’est bien, Grégoire. Je te donne un diplôme pour faire voir à tes parents ! »
Mais avant de savoir manier une faux, encore faut-il connaître son outil. Et celles que Daniel a apportées ce matin-là ont elles aussi leur histoire. Parmi elles, certaines viennent de son frère Joël, aujourd’hui disparu. Daniel a notamment conservé de bonnes faux lui ayant appartenu, ainsi qu’un manche fabriqué par celui-ci. Il se souvient encore de l’avoir autrefois regardé travailler et de s’être demandé : « Mais comment il fait pour faucher à cette allure ? Mais il a une bonne faux, là ! »
Car toutes les faux ne se valent pas et leur adaptation à celui qui les utilise a son importance. Daniel montre comment déterminer le bon écartement entre les deux poignées du manche : un repère tout simple, la distance entre le coude et le poing. Le choix du bois comptait également : le tremble permettait notamment d’obtenir un manche plus léger que le frêne. Et certains faucheurs étaient particulièrement attachés à leur matériel : « Il y avait des gars, ils avaient leur faux et c’était leur faux. »
Les lames, elles aussi, avaient différentes dimensions. Les meilleurs faucheurs pouvaient manier des lames atteignant environ 75 centimètres. Daniel se souvient qu’autrefois on allait notamment les chercher à la quincaillerie de Sainte-Foy. Des lames anciennes auxquelles il reste très attaché et qu’il récupère encore volontiers lorsqu’elles risquent d’être jetées.
Et les femmes, fauchaient-elles elles aussi ? Daniel répond sans hésiter : « Une femme, elle en fauche plus parce qu’en général, elles sont meilleures faucheuses que les hommes. »
Une réponse qui fait naturellement remonter le souvenir de sa maman, Alice, dont Daniel parle avec une admiration évidente : « Ma mère était une championne de la faux. » Elle-même disait à ses enfants ne connaître qu’une autre femme du secteur capable de la battre dans cet exercice.
Ce que Daniel semble surtout avoir gardé en mémoire, c’est la beauté et l’incroyable régularité de son geste. Là où certains « sapaient » l’herbe en donnant des coups, le sien était fluide, précis : « La maman, c’était tellement régulier », se souvient-il. Et toujours cette même explication : avec une faux, ce n’est pas la force qui fait le travail. Comme avec un couteau, « c’est le mouvement quand ça glisse que ça coupe ».
Une maîtrise qui avait d’ailleurs rapidement surpris son mari. Lorsqu’Alice s’était mariée, celui-ci avait voulu bien faire en lui préparant une petite faux équipée d’une lame courte. Daniel glisse au passage, sourire en coin : « À l’époque, les hommes avaient encore un peu d’attention pour leurs dames ! » Mais lorsque vint le temps des foins et qu’il vit comment elle fauchait, la petite lame fut rapidement remplacée par une autre davantage à la mesure de ses capacités.
Des années plus tard, les conseils d’Alice sont toujours là. Daniel les restitue presque mot pour mot aux jeunes : ne pas chercher à prendre trop large, faire de petites « coutelées » et accompagner le mouvement jusqu’au bout. Une coutelée, leur explique-t-il, correspond à la largeur d’herbe prise à chaque passage de la faux. Là encore, mieux vaut la précision et la régularité que la force.
Les échanges avec les enfants permettent aussi de remonter dans la vie d’autrefois. À quel âge commençait-on à faucher ? Daniel explique que certains s’y mettaient très jeunes. Il évoque notamment Paul MAITRE, aux Eucherts, qui avait dû commencer à manier la faux vers 12 ou 13 ans, dans un contexte familial où il fallait rapidement prendre sa part du travail. Sa maman avait elle aussi commencé très jeune.
Pour Daniel, les choses étaient différentes. Ils étaient dix frères et sœurs à la maison, et le travail se répartissait au sein de cette grande famille. En 1962, lorsqu’il avait 12 ans, la motofaucheuse avait par ailleurs déjà fait son apparition et ses frères participaient à la fauche.
Alors, lorsqu’on lui demande finalement à quel âge lui a commencé à manier la faux, petit sourire : « J’ai commencé à faucher quand j’avais peut-être bien près de 70 ans ! » Une nouvelle pirouette dont Daniel a le secret.
À force d’observer Daniel, certains veulent d’ailleurs reproduire jusqu’aux plus petits de ses gestes. Grégoire, particulièrement attentif, remarque ainsi comment Daniel débarrasse d’un geste de la main l’herbe restée sur la lame. Daniel avait pourtant pris soin de montrer le sens dans lequel procéder : « Je passe la main comme ça, mais faut pas passer comme ça, hein. »
En voulant à son tour reproduire le geste, Grégoire se fait une petite coupure au pouce. Rien de grave, mais suffisamment pour rappeler que la faux, aussi familière paraisse-t-elle entre les mains de Daniel, reste un outil dont chaque geste doit s’apprendre. Christine CHARPENTIER, du Service à la Population, pose aussitôt un pansement par précaution.
Et Daniel ? Le voilà presque plus embêté que Grégoire lui-même ! Lorsqu’on lui explique que le jeune a voulu faire exactement comme lui pour enlever l’herbe de la lame, il s’assure aussitôt qu’on s’occupe de lui. Quelques instants plus tard, l’inquiétude laisse déjà place à son humour. Lorsque Grégoire veut encore essayer un geste : « Non, c’est trop dangereux. Là, il a déjà laissé un doigt ! », avant d’en rajouter : « Grégoire, il va y laisser une main ici ! »
Mais apprendre à faucher, c’est aussi comprendre quand on le faisait et comment s’organisait toute la saison des foins.
À Montvalezan, raconte Daniel, sa famille commençait vers le 15 juin, tout en bas, à La Rochette, avant de remonter progressivement avec l’avancée de l’été pour terminer fin août dans les secteurs les plus élevés. Un calendrier évidemment tributaire de la météo : une longue période de mauvais temps pouvait tout décaler.
Et l’herbe encore humide de cette matinée aurait justement pu laisser penser que l’humidité facilitait la coupe. Voilà encore une idée reçue que Daniel s’empresse de corriger. Si les anciens fauchaient le matin, ce n’était pas parce que la faux coupait moins bien l’après-midi.
« Les gars, ils fauchaient le matin parce que l’après-midi il fallait qu’ils fanent. Mais ça coupe autant l’après-midi que le matin. » Le rythme de la journée répondait donc surtout à une logique très concrète : faucher le matin, puis profiter de l’après-midi pour faner et faire sécher l’herbe. Et Daniel insiste : « Les gens me disent : “Tu fauches l’après-midi et ça ne coupe pas.” Mais ça coupe autant ! »
Une première coupe qui n’était d’ailleurs pas nécessairement la plus appréciée des animaux. Lorsque la question lui est posée, Daniel rectifie immédiatement : « Non, c’est le regain qui était meilleur. » Cette herbe qui repousse après la première fauche constituait même, à l’entendre, le mets de choix : « Le regain, on lui donnait en dessert ! »
Derrière ces quelques phrases, les jeunes découvrent ainsi que la fauche ne se résumait pas au maniement d’un outil : elle s’inscrivait dans tout un cycle, depuis le choix du moment où couper jusqu’au séchage du foin et à l’alimentation des animaux.
Mais la faux avait aussi une qualité essentielle dans un territoire de montagne : avec elle, on pouvait aller presque partout.
Lorsqu’un jeune lui demande s’il existait malgré tout des endroits où l’on ne pouvait pas faucher, Daniel est catégorique : « On passe partout avec une faux. » Même dans les terrains les plus raides. Lorsque la pente devenait vraiment forte, la technique s’adaptait : on pouvait aller jusqu’à faucher avec un genou posé à terre.
Une proximité avec la lame dont Daniel garde quelques souvenirs… jusque dans ses chaussures ! En forte pente, celle-ci passait parfois si près des pieds qu’elle venait en atteindre l’extrémité. « J’ai coupé beaucoup de chaussures », raconte-t-il, évoquant leurs bouts marqués à force de voir passer la faux.
Et dans les prés, il ne suffisait pas de savoir manier son outil ou de tenir dans la pente : encore fallait-il savoir précisément jusqu’où faucher.
Lorsque Thelma lui demande ce qu’est une borne, Daniel lui explique : « Une borne, c’est une pierre dressée pour donner la limite entre deux parcelles. » Des repères qu’il fallait parfaitement connaître, à une époque où chaque morceau de terrain avait son importance : « Il y avait peu de terrain pour chacun. »
Alors, forcément, la question vient : et lui, ne lui est-il jamais arrivé de dépasser un peu la limite ?
Daniel ne se démonte pas : « Moi, chaque fois que ça m’est arrivé de me tromper, c’est que je le faisais exprès. C’était pour piquer un peu d’herbe au voisin ! » Une nouvelle réponse à la Daniel, lancée avec humour, mais qui raconte aussi à sa manière combien chaque parcelle et chaque poignée d’herbe pouvaient compter.
Et à voir Daniel manier sa faux et raconter ces longues journées de travail, une autre question vient presque naturellement aux jeunes : mais combien arrivait-on à faucher ainsi dans une journée ?
La réponse leur fait découvrir des unités de mesure dont les noms ont aujourd’hui presque disparu. Une « cartonnée » représentait 280 m². Dix cartonnées formaient un « journal », soit environ 2 800 m² : la surface qu’une personne devait pouvoir faucher en une journée.
Une autre manière de mesurer, très concrètement cette fois, ce que représentait le travail des foins autrefois.
Au fil de cette première partie de matinée, la découverte d’un outil est ainsi devenue bien davantage : un véritable moment de transmission des savoirs entre générations, fait de gestes, de souvenirs, de questions, de sourires et d’essais partagés. Les jeunes ont regardé, questionné, essayé, recommencé ; Daniel a expliqué, montré, corrigé, raconté… avec cette façon bien à lui de mêler les connaissances, les souvenirs et quelques bonnes doses d’humour.
Et peut-être la meilleure preuve de cette transmission vient-elle finalement des mots employés par les enfants eux-mêmes. Pour bien faucher, expliquera l’un d’eux après avoir essayé, il ne faut être ni dans la terre ni trop haut : « Il faut un peu la caresser. »
« Caresser » l’herbe plutôt que la frapper : quelques heures plus tôt, Daniel cherchait encore à leur faire ressentir ce geste. Désormais, les mots étaient devenus les leurs.

🌾 À suivre très prochainement sur Illiwap… Après la fauche, nos jeunes ont poursuivi cette matinée de transmission avec Daniel autour d’un autre savoir-faire étonnant : la réalisation et le portage des barillons de foin. Ils ont ensuite découvert comment battre une faux pour entretenir son tranchant, avant de partager leurs impressions sur cette matinée et de prolonger les échanges tous ensemble autour du pique-nique au Vaz.