Votre mairie / Actualités / 14 juillet - Discours du Maire et hommage à Nadine Cerou-Roy

14 juillet - Discours du Maire et hommage à Nadine Cerou-Roy

Discours du 14 juillet 2026
suivi d’un hommage à Nadine Cerou-Roy

Bernard Chevilliat
Maire de Lagorce (07)


Chères concitoyennes, chers concitoyens, chers amis,

Ce n’est pas une obligation pour le maire de faire un discours le jour du 14 juillet. Je m’y suis obligé l’an dernier et je renouvelle l’exercice cette année. Je le fais parce qu’il m’a semblé utile d’accompagner l’inauguration de la belle exposition des Amis de l’Histoire dont le thème est précisément : Rencontre avec le passé

Nous retourner vers le passé pour mieux comprendre les enjeux du présent et anticiper l’avenir, c’est ce que nous allons faire maintenant.

Cela fait très exactement 146 ans que nous célébrons chaque année la fête de notre nation et 237 ans que la prise de la Bastille a eu lieu…

Pour vous faire une idée du cours de l’histoire, je vous invite à considérer, en vous mettant à la place d’un homme de 1789, ce qu’il s’était passé 237 ans avant le début de la Révolution…

A équidistance de notre époque, on se retrouve sous le règne d’Henri II, fils de François 1er, les Guerres de religions (1562-1598) n’avaient même pas commencé… et l’on était à peine aux balbutiements de la découverte de l’Amérique… 1492.

Une éternité… ou un court moment à l’échelle du monde.

Nous reparlerons de l’Amérique et de son rôle.

Nous célébrons donc aujourd’hui un événement désormais vraiment ancien que l’on nous demande de considérer comme fondateur d’un ordre nouveau.
 
Au début de la troisième république – le 14 juillet 1880 –, il a été en effet décidé d’installer dans notre imaginaire collectif une date de référence renvoyant à cet événement parisien assez secondaire en apparence que fut la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, mais aussi au 14 juillet suivant, le 14 juillet 1790, où l’on célébra pour la toute première fois, à Paris, une fête de la Fédération, une fête de la réconciliation, de la fraternité et de l’unité nationale…

On sait aujourd’hui qu’avant même la prise de la Bastille, la Révolution était déjà en marche. A tout le moins dans les esprits des philosophes se revendiquant, sans excès de modestie, des Lumières.

En juin 1789, l’Assemblée nationale, ou plus exactement les bourgeois du Tiers-État, s’était saisit du pouvoir et trois jours plus tard lors du Serment du Jeu de Paume cette même assemblée avait promis qu’une Constitution nouvelle plus juste serait bientôt promulguée… avant de décréter dans la foulée qu’elle seule serait désormais habilitée à lever l’impôt…

La nouvelle constitution sera effective le 3 septembre 1791.
C’est la première constitution écrite de la nation française.
La nation devient souveraine mais l’on est dans une monarchie constitutionnelle.
Cette constitution ne durera qu’un an…

Revenons un peu en arrière dans le passé… au cœur de Paris.

Le 14 juillet 1789, des échauffourées éclatent et des insurgées prennent d’assaut une vieille prison, la forteresse de la Bastille, qui rend les armes assez vite.

Elle était quasi vide mais ce jour va faire date parce qu’il signe, par cette révolte et cette violence, une rupture et une détermination populaire nouvelle.

Bientôt, entre le 20 et le 26 août 1789, l’Assemblée constituante va voter, un à un et en les discutant âprement, les 17 articles de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

L’influence des philosophes des Lumières, que sont par exemple Voltaire, Rousseau ou Diderot, y est patente tout comme elle l’est d’ailleurs en Amérique… d’où l’on chasse progressivement les Anglais... avec l’appui des Français.

Fait notable : au moins treize de ceux qui rédigent la Déclaration sont allés en Amérique et ont suivi le déroulé de la Révolution américaine… qui a précédé la nôtre…

L’article premier de la Déclaration stipule que : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits »… 
C’est un bon début.

L’article deux définit les « droits naturels et imprescriptibles » des hommes et précise que « ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression ».
La « propriété » fait ainsi une entrée remarquée – et un peu étrange – dans les droits naturels de l’humanité…

Fin spécialiste de l’époque, l’historien François Furet se demandait comment il fallait « penser la Révolution française »…

Je vais tenter très brièvement de résumer quelques-uns de ses constats :
 
  • 1789 est l’année zéro d’un monde nouveau qui se veut basé sur l’égalité.
 
  • La Révolution cherche à poser une nouvelle identité nationale et les propriétés revendiquées par les nobles et le clergé sont désormais déclarées fictives et inopérantes. La mainmise sur la propriété devient centrale dans la définition de la Révolution.
 
  • Le Tiers-État, autrement dit les bourgeois et les juristes essentiellement parisiens qui ont pris le pouvoir, veut effacer le passé et la Révolution se cherche par conséquent une nouvelle origine mais il faudra encore attendre environ 25 ans (à partir de 1815 et après Napoléon Bonaparte, le dictateur-conquérant, enfant de la Révolution) pour que le monde contemporain émerge…

En réalité, on assistera tout au long du XIXe siècle à une lutte sourde entre la Révolution et les tentatives de Restauration de l’ordre ancien…

La paysannerie et les villages, numériquement dominants, seront longtemps réticents au changement. Il faudra donc attendre presque un siècle et la IIIe République pour que les idéaux de la Révolution, à tout le moins ses deux grandes valeurs constitutives, la liberté et l’égalité, soient mises en exergue.

En 1848, on adjoindra la « fraternité » à la devise de notre République, que la Révolution, très vite mortifère et désordonnée, avait un temps glorifiée, puis oubliée et négligée en lui donnant un sens exclusivement social…

Au moment de la Terreur, on guillotinera allégrement au nom de la fraternité…

Certaine proposent aujourd’hui d’adjoindre la laïcité aux trois idéaux de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Néanmoins la laïcité est avant tout un principe d’organisation de la République et elle découle assez naturellement des trois idéaux. L’article 1er de la  Constitution de 1958 le rappelle opportunément : « la République est indivisible, laïque, démocratique et sociale »…

Je viens d’employer un mot qu’on n’entendit guère durant la Révolution française : le mot démocratie.

C’est un mot d’importance.

A ce point de mon intervention, je voudrais poser le nom d’un penseur visionnaire, observateur assez génial des deux révolutions, que ce soit l’américaine ou la française : Alexis de Tocqueville (1805-1859)…

Son premier ouvrage, publié en deux temps en 1835 et 1840, traitait précisément De la Démocratie en Amérique.

A l’encontre de la pensée d’alors, il nous dit que le représentant de l’Amérique, ce n’est certainement pas l’homme conquérant et viril qui met au pas le monde sauvage et ses habitants…

Ça, c’est plutôt l’Amérique rêvée du regrettable Trump…

En 1840, Tocqueville nous dit que l’Amérique véritable est notre avenir, notre horizon.

En Amérique, il l’a finement observé, la démocratie s’est en effet épanouie… et la démocratie sera, nous dit-il, donc pour nous, à l’instar de notre lointaine cousine révolutionnaire, la prochaine étape de notre histoire…

Vingt ans plus tard, Tocqueville s’intéressera dans un nouvel ouvrage à L’Ancien régime et la Révolution qui le passionnent de longue date.

Il nous dit qu’il ne faut pas voir dans la Révolution, comme je l’ai auparavant affirmé, une rupture mais un continuum de la monarchie… car, pendant que la Révolution battait son plein, l’administration et l’État dominaient sans partage la société comme le faisait auparavant la monarchie…

Seul, nous dit-il, l’avènement de la vraie Démocratie permettra l’accomplissement des deux piliers de la Révolution que sont la liberté et l’égalité.

Homme politique résolu, magistrat cultivé, penseur engagé, anti-esclavagiste avéré, ouvert à l’échange entre les peuples, Tocqueville ne chancèlera pas… et gardera toute sa vie une impressionnante lucidité…à quelques exceptions près néanmoins.

Aujourd’hui, nous savons que la Démocratie, acquis tardif et décisif de la Révolution, est éminemment fragile, qu’elle est soumise aux lobbies, à l’argent, à la propagande, aux intoxications, aux mensonges, aux manipulations, à la brutalité... notamment en Amérique, devenue, triste ironie du sort, un brutal et rustique contre-modèle.

Aujourd’hui, plus qu’hier peut-être, la sauvegarde de la Démocratie, aussi discutable soit-elle dans ses modalités d’application, doit demeurer notre ligne d’horizon et notre rempart.
D’autres se sont déjà battus pour cela, comme on pourra le voir ici dans cette très riche exposition…

A notre tour de tout faire pour qu’elle perdure et ne s’éteigne pas, comme un phare trop chahuté, dans la nuit du monde actuel…

C’est la leçon que nous pouvons tirer de notre brève « rencontre avec le passé », pour reprendre le thème de l’expo…

Avant de clore, je voudrais cependant rendre un hommage à une citoyenne, une vraie démocrate, qui a su servir la commune, Nadine Cerou-Roy.

Elle nous a quitté vendredi dernier au matin, après un dernier combat exemplaire mené avec une dignité de tous les instants.

Le 8 mai dernier, après avoir entendu que nous projetions de proposer, en septembre prochain, une exposition sur l’Esclavage et la loi Taubira, et se sachant perdue, elle m’avait donné deux ouvrages : un très bon livre de Christiane Taubira, L’esclavage raconté à ma fille, et un livre qui l’avait bouleversé : « Dites-le à vos enfants », une histoire de la Shoah en Europe (1933-1945).

Je raconte cela pour souligner son intérêt jamais démenti pour l’éducation des enfants.

Nadine a débuté sa carrière à l’école comme surveillante contractuelle en 1987. Elle sera titularisé en 1990 avant de réussir le concours interne d’ATSEM en 2002.

A la suite de problèmes de santé, elle devra cependant être reclassée et on la retrouvera à la gestion de la bibliothèque, dans la bureautique, à la gestion d’internet ou au classement des archives de la commune, domaine où elle excellera par sa rigueur et son sens du rangement.

A partir de 2009, elle sera Adjoint administratif 1ère classe avant d’achever sa carrière, un peu trop vite à son goût, en 2023, comme Adjoint administratif principal 1ère classe…

Nadine a toujours été très appréciée des enfants et des parents.

Sa bienveillance, sa douceur, son empathie et ses qualités d’écoute étaient unanimement saluées.
Les inégalités et les injustices la révoltaient. Elle avait aussi son franc-parler.

C’est à regret qu’elle avait dû quitter son travail dans le domaine de la petite enfance. Toujours disponible et serviable, elle saura, en 2009, rebondir et s’investir dans le domaine administratif.

Elle recevait en mairie les bénéficiaires du RSA pour les aider à remplir leurs dossiers. On la vit longtemps au service de l’Eau puis au Musée où elle contribua avec bonheur et discrétion à l’inventaire des collections et aux visites durant plusieurs saisons.

Son sens méthodique a été salué par les documentalistes des Archives départementales de Privas qui surent reconnaître son professionnalisme.

J’ai moi-même, encore récemment, eu recours à ses services, après qu’elle ait pris sa retraite, pour retrouver de précieux dossiers ou des pièces rares.
Elle m’impressionnait toujours par sa mémoire et son sens du classement.

Je salue aujourd’hui, au nom du conseil municipal et de la commune, son engagement au service de tous, sa gentillesse, son exigence et son sourire parfois espiègle qui nous manquera beaucoup, et, à ses enfants et ses proches, j’adresse mes plus amicales et sincères condoléances.

La cérémonie funéraire est prévue demain à 10 heures au crématorium de Bourg-Saint Andéol…

Égale à elle-même, elle avait tout réglé et tout prévu.
Elle est partie en bon ordre…

Merci Nadine.
Vive la liberté et vive la France !